Société archéologique et historique de l'île aux Tourtes

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Histoire de l’île aux Tourtes

Au début du dix‑huitième siècle, l’île aux Tourtes connaît sa période la plus intense d’occupation. Dans ces pages, nous résumons l’histoire de l’île aux Tourtes sur un court laps de temps pendant lequel on retrouve dans l’île, une mission, un fort et un poste de traite.

Établie en 1704, la mission accueille surtout des Népissingues, mais étant située sur la principale voie de communication avec les pays d’en haut, elle dessert aussi d’autres nations amérindiennes. Issue d’un contexte particulier, la mission existe pendant deux décennies. En 1727, lorsque les facteurs qui ont contribué à sa création auront disparu, l’île aux Tourtes sera abandonnée.

Des missionnaires, des officiers du roi et des marchands vont collaborer et s’affronter afin de faire avancer leurs objectifs respectifs par rapport aux Amérindiens qui fréquentent cette petite île. Tous les débats qui auront lieu pendant cette période et dont le bruit se rend jusqu’à Versailles proviennent des rapports religieux, militaires et commerciaux entre les Français et les Amérindiens.

Ajoutons à ce contexte deux personnages importants : Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil et René‑Charles Breslay, prêtre sulpicien. Propriétaire de l’île depuis 1702 et gouverneur général de la Nouvelle‑France, Vaudreuil souhaite conserver son emprise sur ce lieu stratégique de la route des fourrures pour en tirer des revenus appréciables. Breslay, par contre, est un gentilhomme qui a quitté la cour pour se consacrer à la religion et dont l’intransigeance est proportionnelle à son dévouement pour ses paroissiens.

Au coeur de ce récit, les Népissingues qui choisissent de passer l’été dans la mission joueront un rôle primordial.

La situation de l’île

D’une superficie de 122 arpents (103 acres), l’île aux Tourtes se situe entre la pointe nord‑ouest de l'île de Montréal et la pointe est de la côte de Vaudreuil. Les vestiges du fort et de la mission nichent dans la partie est de cette terre émergée, en face des vestiges du fort Senneville. À l’époque de la mission, l’île se trouvait déboisée sur environ le tiers de sa superficie. Les activités humaines ont peu perturbé cette partie de l’île sauf pour la construction d’un cellier, de sentiers et de chalets sans fondations. Depuis, les excavations réalisées pour le gazoduc, qui traverse l’île en son milieu, ont détruit la partie sud du fort et la construction du pont de l’autoroute 40 a totalement modifié la bordure sud de l’île.

L’île aux Tourtes, en raison de sa localisation dans le lac des Deux Montagnes, se trouve à la jonction de deux grands axes de navigation reliant le lac Témiscamingue et le lac Supérieur à la ville de Montréal. Très convoité au début du dix‑huitième siècle, ce site possédait une position stratégique sur la route des fourrures.

Entourée par le lac des Deux Montagnes, l’île aux Tourtes surveille facilement les allées et venues des transports de fourrures. Comme le fort Senneville, celui de l’île aux Tourtes sécurisait le bout de l’île et remplissait un rôle commercial important sur la route des marchands amérindiens et français. Dans l’île, le fort sert aussi à protéger la mission et à offrir un sanctuaire aux Népissingues.

Tourte

Une tourte ou Ectopistes migratorius

La tourte ou Ectopistes migratorius

L’île aux Tourtes doit son nom à un oiseau aujourd’hui disparu. La tourte ou Ectopistes migratorius, oiseau de la famille du pigeon, ressemble à une grosse tourterelle triste. À l’arrivée des Européens, ces oiseaux étaient si nombreux qu’ils obscurcissaient le ciel lors de leurs passages. Il nous est impossible de savoir pourquoi on a accolé le nom à cette île plutôt qu’à un autre lieu. Aucune description de l’île ne mentionne qu’elle abritait un plus grand nombre de tourtes qu’ailleurs. Le toponyme est apparu entre l’époque de Samuel de Champlain et le début du dix‑huitième siècle. Dans la langue amérindienne, l’île se nomme, Aounagassing, ce qui signifierait « la gardienne » selon Robert‑Lionel Séguin. Il existe deux graphies pour désigner l’oiseau. Dans certains documents d'époque, la graphie « tourtre » est utilisée. En France, selon les dictionnaires anciens, le mot « tourtre » est utilisé comme synonyme de « tourterelle ». Dans la majorité des autres documents d’époque, la graphie « tourte » est utilisée et il s’agit d’une particularité canadienne.

Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil

Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle‑France de 1703 à 1725.

Dessin de Robert Lamoureux

Préludes à la fondation

La signature de la Grande Paix de 1701 marque la fin des hostilités entre les Cinq‑Nations iroquoises et l’alliance franco‑amérindienne. Ce traité influencera les domaines du peuplement euroquébécois du haut de l’île de Montréal, les voyages de traite des fourrures et les efforts missionnaires. Dans ce début de siècle fort animé, des officiers du roi cherchent à tirer profit de leurs privilèges alors que quelques individus veulent se consacrer à une œuvre qui s’élèverait au‑dessus de la quête de l’argent.

Contexte militaire et commercial

La paix avec les Iroquois libère les routes fluviales alors que le système des permis de traite est remplacé par des politiques contradictoires et impossibles à appliquer. Les profits de la traite illégale sont très alléchants, tant pour les marchands que pour les officiers, lorsqu’on les compare aux pénalités et aux amendes dont l’application demeure aléatoire. Il existe donc en Nouvelle‑France une longue tradition de collaboration licite et illicite entre marchands et officiers du roi pour tirer profit du commerce. Les alliances observées à l’île aux Tourtes sont monnaie courante ainsi que les dénonciations.

Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil

Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, est né vers 1643 en France, dans la région du Languedoc. Militaire de carrière, il arrive dans la colonie en 1687 pour commander les troupes de la Marine. Il est l’un des plus importants officiers du roi en Nouvelle‑France. Le 21 novembre 1690, il épouse Louise‑Élisabeth de Joybert, fille de Pierre de Joybert de Soulanges et de Marie‑Françoise Chartier de Lotbinière. Le vieil officier et la jeune demoiselle auront douze enfants.

En novembre 1699, au décès du gouverneur de la Nouvelle‑France, Louis de Buade de Frontenac, Vaudreuil convoite le poste, mais Louis‑Hector de Callière se montre plus habile politicien et diplomate et obtient la charge. Vaudreuil doit donc se contenter du gouvernement de Montréal. Son affectation à cette ville lui permettra de se familiariser avec les rouages du commerce des fourrures et comme bien d’autres officiers, Vaudreuil cherchera à augmenter ses revenus grâce à ce commerce.

Les efforts missionnaires de René‑Charles de Breslay

René-Charles de Breslay

L'abbé René-Charles de Breslay dans sa chapelle de l'île aux Tourtes avec quelques Népissingues.

Dessin de Robert Lamoureux

Au tournant du dix‑huitième siècle, la politique sulpicienne favorise la centralisation des efforts missionnaires en un seul lieu. La mission de la Montagne s’étant avérée trop près à la fois de la mission du Sault‑Saint‑Louis et de la ville de Montréal, les sulpiciens s’affairent à la déménager. La mission du Sault‑au‑Récollet, située sur le bord de la rivière des Prairies, pourra mettre les Amérindiens à l’abri des mauvaises influences.

René‑Charles de Breslay est né en 1658 dans la région du Maine en France. D’origine noble, mais relativement modeste, il passera plusieurs années à la cour du roi. À 33 ans, il décide de quitter une vie privilégiée et de vendre sa charge. Il devient prêtre de Saint‑Sulpice le 1er février 1694 et s’embarque pour la Nouvelle‑France en avril de la même année.

Breslay connaît la cour et les antichambres du pouvoir. Pour arriver à ses fins, il jouit d’un accès et d’une écoute auprès du monarque. S’il partage les caractéristiques générales des sulpiciens, Breslay semble incapable de faire des compromis tant il est convaincu de l’importance de son œuvre et de la supériorité de ses appuis à la cour.

Dès son arrivée à Montréal, Breslay assiste le supérieur du Séminaire de Montréal, François Dollier de Casson. Quelques années plus tard, on le compte parmi les sulpiciens les plus importants à Montréal.

Breslay aimerait réformer les mœurs de cette population dont les désordres le scandalisent. Mais il ne parvient pas à imposer ses vues ni parmi ses paroissiens ni parmi ses collègues. Il ne retrouve pas la pureté ou la vertu à Montréal et demande donc la permission d’apprendre l’algonquin afin de travailler aux missions situées près de la ville.

Alors que la Grande Paix annonce de grandes transformations pour Montréal, Breslay se cherche aussi de nouveaux défis.

Convergence des efforts

En 1701, la paix étant signée avec les Iroquois, le peuplement reprend dans le secteur du haut de l’île de Montréal. Comme le commerce est interdit dans les pays d’en haut, on peut espérer faire du négoce au bout de l’île en interceptant les convois amérindiens ou en approvisionnant les voyageurs. Ceux‑ci, demeurés illégalement dans l’intérieur du continent, ne peuvent se rendre à Montréal sans risquer l’arrestation. Certains marchands en profitent pour construire des magasins en haut du lac Saint‑Louis à l’abri des autorités.

La concession de la seigneurie de Vaudreuil

Trappeur

Trappeur relevant des pistes de gibier dans l’île aux Tourtes.

Dessin de Robert Lamoureux


Philippe de Rigaud de Vaudreuil reconnaît très vite les possibilités qu’offre cette situation. En 1701, son beau‑frère, Pierre‑Jacques de Joybert de Soulanges envoie une lettre à la cour pour qu'on lui octroi, ainsi qu’à Vaudreuil, la concession de la pointe de la langue de terre qui sépare la grande rivière. Le 12 octobre 1702, Callière accorde la moitié sud à Soulanges et la moitié nord à Vaudreuil.

La nouvelle seigneurie de Vaudreuil est décrite ainsi :

« la moitié d’une langue de terre scituée au lieu dit les Cascasdes, contenant quatre lieues de terre de front sur une lieue et demye de profondeur, au plus large de ladite langue de terre et une demye lieue au plus étroit, à commencer vis‑à‑ vis de la dite isle aux Tourtres joignant icelle pareille concession accordée au sieur de Soulanges. »

Au droit de chasse et de pêche couramment octroyé, on ajoute le droit de « traitte avec les Sauvages dans toute l’étendüe de lad. concession ».

À l’automne, Callière envoie les contrats des nouvelles concessions pour qu’ils soient approuvés par le roi. Les actes n’étant pas complets, le roi n’accorde pas sa confirmation.

La mort de Callière en 1703 change la situation. Les autorités métropolitaines étudient les détails de la concession à la lumière de l’accession du marquis de Vaudreuil au poste de gouverneur général. Les dangers d’abus leur semblent évidents et une rumeur circule sur l’association entre le nouveau gouverneur et un marchand. Le roi refuse de confirmer la concession à Vaudreuil. Celui‑ci renouvellera sa demande plusieurs fois, mais devra attendre plus de dix ans avant d’obtenir la reconnaissance tant voulue.

Pierre Lamoureux dit Saint-Germain

Pierre Lamoureux dit Saint-Germain, trafiquant de fourrures.

Dessin de Robert Lamoureux

Le jeu des alliances

En 1703, Vaudreuil loue sa seigneurie à Pierre Lamoureux dit Saint‑Germain, un petit trafiquant de fourrures associé au commerce du bout de l’île de Montréal depuis une vingtaine d’années. Le bail comprend, conformément à la concession de la seigneurie, le droit de chasse, de pêche et de traite avec les Amérindiens. Le loyer annuel de 1000 livres est totalement disproportionné dans le cas d’une seigneurie non défrichée telle que Vaudreuil. Un tel loyer ne peut provenir que du commerce.

Claude de Ramezay, gouverneur de Montréal et concurrent de Vaudreuil pour la direction de la colonie, s’empresse d’aviser Versailles. Devant les critiques, le bail à Saint‑Germain sera annulé en 1704 et Vaudreuil devra trouver un objectif plus louable pour justifier la propriété de sa seigneurie. Ces réprimandes l’inciteront à collaborer avec Breslay.

L’histoire de la mission de l’île aux Tourtes se déroulera donc sur un fond d’opposition entre Rigaud de Vaudreuil, gouverneur général de la colonie, et Claude de Ramezay, gouverneur de Montréal. Vaudreuil et Ramezay, promus en même temps à leurs gouvernements respectifs, resteront en poste pendant 22 et 21 ans.

La mission de Saint‑Louis

Avec la reprise du peuplement qui accompagne la paix iroquoise, de nouvelles paroisses sont créées dans la région de Montréal en novembre 1702. François Vachon de Belmont, supérieur du Séminaire Saint‑Sulpice de Montréal, choisit d’envoyer Breslay dans l’une de celles‑ci, la paroisse Saint‑Louis qui deviendra plus tard Sainte‑Anne‑de‑Bellevue, située au haut de l’île de Montréal. Breslay se rendra dans sa nouvelle paroisse en décembre 1703 avec son registre fraîchement enregistré. Les Amérindiens étant alors dans leurs terres, ce n’est qu’à leur retour qu’il pourra commencer à exercer son œuvre missionnaire.

Ses supérieurs l’ont placé au bout de l’île pour qu’il desserve une population euroquébécoise en croissance tout en offrant quelques services aux Algonquins. Breslay n’ayant pas une très bonne opinion de Montréal, il croit probablement pouvoir mieux servir les besoins spirituels des Amérindiens hors des lieux contrôlés par les marchands.

Les débuts de la mission de l’île aux Tourtes

Au printemps de 1704, tous les éléments qui mènent à la fondation de la mission sont en place. Vaudreuil doit trouver un moyen d’atténuer les accusations qui pèsent contre lui. Breslay, qui a tant travaillé pour apprendre l’algonquin, se trouve sur la route qui mène les Amérindiens à Montréal.

Pendant l’été de la même année, Breslay établit les premiers contacts avec les Amérindiens qui descendent la rivière. Vaudreuil, pour sa part, a offert aux Népissingues de s’installer dans l’île aux Tourtes.

Même si la mission de l’île aux Tourtes est créée en 1704, aucune construction n’est érigée dans l’île cette année‑là. Tout au plus, Vaudreuil aurait fait défricher la terre.

Breslay n’a pas l’approbation de son supérieur François Vachon de Belmont pour son intention d’établir une mission. François Leschassier, supérieur de Saint‑Sulpice à Paris, reproche à Breslay son empressement et lui signale très clairement sa désapprobation quant au projet alors embryonnaire de l’île aux Tourtes et lui recommande d’obéir aux ordres de Belmont.

Le projet de Breslay aura un accueil plus favorable à la cour de Versailles. Le roi octroie même au missionnaire une pension annuelle de 400 livres. Cette nouvelle lui signale que, malgré l’opposition de ses propres supérieurs, il jouit toujours du soutien de son ancien maître. C’est cet appui qui lui permettra de poursuivre le développement de la mission.

Pour Vaudreuil, l’opération est aussi un succès. En cédant l’île à un missionnaire, le gouverneur a réussi à réparer les dommages à sa réputation occasionnés par le bail à Saint‑Germain.

Un élément important est à noter par rapport à la création de cette mission. Dans plusieurs documents, les rédacteurs indiquent que la terre a été « cédée » à Breslay. Cependant, Vaudreuil se garde bien de dresser un acte formel de toute cession et quand Breslay tentera plus tard d’obtenir la propriété de l’île aux Tourtes, il n’aura aucun document en main pour appuyer ses prétentions.

Breslay a réalisé son rêve. Il a une mission rattachée à sa paroisse de Saint‑Louis, située sur l’autoroute des convois de fourrures. Il doit maintenant convaincre les autochtones de l’accompagner dans une démarche de christianisation.

Chasseur Népissingues

Ce chasseur guerrier appartient à la tribu des Népissingues.

Dessin de Robert Lamoureux

Les Népissingues

Les Népissingues sont les principaux habitués de l’île aux Tourtes. Il s’agit d’une petite tribu algonquienne nomade dont le territoire était situé près du lac Nipissing. Peu nombreux et souhaitant demeurer autonomes, les Népissingues évitent les grandes missions plus institutionnalisées qui concordent peu avec leur mode de vie nomade. La faiblesse numérique et le désir d’autonomie jouent probablement dans les motifs qui poussent les Népissingues à s’associer à la mission de l’île aux Tourtes. Cette association leur permet de poursuivre leurs activités sans trop d’interférence.

Les Népissingues occupent l’île de mai à octobre. Pour eux, cet arrêt à l’île aux Tourtes est sans doute une période de repos qui contraste avec le dur labeur des voyages d’hiver. Une fois installés à l’île, les Népissingues conservent leur longue tradition commerciale. Ils amènent des fourrures de très loin et sont même utilisés comme intermédiaires par les marchands de Montréal. Leur fidélité envers les Français ne les empêche pas d’échanger leurs fourrures avec les Anglais lorsque c’est profitable.

Famille de Népissingues

Famille de Népissingues établie dans l’île aux Tourtes. Elle habite une hutte rudimentaire qui répond à leurs besoins fondamentaux.

Dessin de Robert Lamoureux

Dans l’île aux Tourtes, le commerce mène parfois aux excès de consommation d'alcool. En 1713, peu avant le départ pour la France de Breslay, Pierre Lamoureux dit Saint‑Germain avait vendu de l’eau‑de‑vie à des Iroquois qui l’ont revendue aux Népissingues de l’île. Un des Népissingues, ivre, avait violenté le missionnaire, le prenant au collet. Le trafic d’alcool à l’île aux Tourtes sera un des facteurs qui accélérera le déclin de la mission.

Les Népissingues participeront aux guerres en tant qu’alliés des Français, avant, pendant, et après avoir habité l’île aux Tourtes. Ils sont parmi les nations qui ont signé le grand traité de paix de 1701 à Montréal. Au moment de fonder la mission, en 1704, ils rappellent au roi qu’ils viennent de prendre part à une expédition contre la Nouvelle‑Angleterre. Pas assez nombreux pour combattre seuls, ils font preuve d’un courage et d’une ardeur exemplaire qui en font des alliés recherchés tant par les Français que par d’autres peuples autochtones.

Malgré les quelques générations de contact avec les Européens et les dislocations économiques, sociales et culturelles engendrées par les épidémies, les guerres et l’œuvre missionnaire, les Amérindiens ont réussi à maintenir plusieurs pratiques qui leur étaient propres.



Grandeurs et misères d’une mission

Si l’année 1704 fut celle de la fondation de la mission de l’île aux Tourtes, 1705 sera celle des premiers baptêmes. De février à octobre, Breslay célébrera non moins de 30 baptêmes chez les Amérindiens, surtout des enfants. Pendant l’histoire de la mission, ce sera l’année pendant laquelle le plus grand nombre de baptêmes amérindiens seront célébrés. Les Français n’ont toutefois pas encore érigé de structures dans l’île. Breslay fera construire un premier bâtiment en 1706, une maison de bois qui lui sert aussi et de chapelle.

René Godefroy de Linctôt

René Godefroy de Linctôt, enseigne des troupes de la Marine et commandant du fort de l'île aux Tourtes.

Dessin de Robert Lamoureux

La mission prend forme

Pendant les années qui suivent, Breslay essaie d’obtenir un magasin dans l’île sans succès. Il demande aussi des fonds pour la construction d’une église qui finira par être bâtie en 1710. Le fort, promis depuis la création de la mission, est enfin érigé.

René Godefroy de Linctôt, enseigne dans les troupes de la Marine, sera le commandant du fort de l’île aux Tourtes de 1710 à 1718. Linctôt résidera dans l’île avec son épouse, Marie‑Madeleine Le Moyne et leurs enfants.

À partir de 1713, Breslay sera assisté par Élie Depéret, un autre ecclésiastique qui sera son auxiliaire puis son successeur.

De 1704 à 1715, Breslay a accompli une énorme tâche au bout de l’île, lui occasionnant des frais de plus de dix mille livres pour sa maison et son église. La survie de la mission semble désormais assurée, mais, en 1715, Louis XIV meurt et le missionnaire perd son principal soutien.

Envers et contre tous

À la mort du roi, Philippe de Rigaud de Vaudreuil se trouve alors en France. Profitant de la présence du gouverneur, le nouveau Conseil s’informe des nouvelles orientations qui pourraient être données à la Nouvelle‑France. Vaudreuil propose un ambitieux projet d’expansion vers l’intérieur du continent. Les permis de traite seront rétablis et il obtient enfin, en 1716, la reconnaissance de la concession de sa seigneurie. Dans son esprit, cette confirmation lui assure le droit de faire la traite avec les Amérindiens.

À partir de 1716, c’est l’ensemble de la convergence qui avait permis la création de la mission qui se défait graduellement. La guerre étant terminée, l’île aux Tourtes perd de son importance stratégique. Vaudreuil, ayant obtenu le brevet tant attendu, n’a plus besoin de la mission pour conserver sa seigneurie. Il accorde même son appui au Séminaire de Saint‑Sulpice pour le transfert de la mission du Sault‑au‑Récollet vers un site situé sur les bords du lac des Deux Montagnes. La mission du Sault‑au‑Récollet sera déménagée en 1721.

La nouvelle dynamique aura bientôt des répercussions sur l’île aux Tourtes. Alors que Vaudreuil se tenait à distance depuis 1704, il n’hésite pas à s’ingérer dans les affaires de la mission. En 1718, l’enseigne Godefroy de Linctôt aurait empêché la traite de l’eau‑de‑vie que favorise désormais Vaudreuil et il aurait refusé de verser une somme d’argent au gouverneur. Il sera relevé de ses fonctions et le petit détachement sera dirigé par un sergent.

Apprenant que Vaudreuil a obtenu la confirmation de sa concession, Breslay se rend compte qu’il n’a aucun titre de propriété sur sa mission. Il s’en plaint au Conseil et accuse Vaudreuil de l’avoir chassé de sa maison pour y loger la garnison et de ne pas faire réparer le fort, l’église et les autres bâtiments.

Un personnage dérangeant

Après quinze ans de travail missionnaire et paroissial au haut de l’île, Breslay constate que son œuvre risque de s’écrouler. Il se rend en France pour obtenir un soutien en haut lieu et réussit à présenter ses remontrances à la cour. Mais Breslay ne jouit plus de son influence d’antan. Il vient d’attaquer de front le gouverneur général de la Nouvelle‑France. Le Séminaire Saint‑Sulpice décide de ne pas réaffecter Breslay dans la colonie afin d’éviter de nouvelles confrontations avec le gouverneur. Au même moment, le comte de Saint‑Pierre organise la colonisation de l’île Saint‑Jean et l'on invite Breslay à relever ce nouveau défi.

Il deviendra curé de Port‑La‑Joie en avril 1720 et veillera aux besoins de l’île Saint‑Jean et de quelques missions environnantes jusqu’en 1723, année où le Séminaire abandonne l’île aux récollets et rappelle ses prêtres en France.

À qui appartient l’île aux Tourtes ?

À l’automne 1720, Breslay présente plusieurs demandes devant le Conseil de Marine. Il veut que Linctôt soit rétabli en tant que commandant du fort, que l’on ordonne à Vaudreuil de cesser la vente d’eau‑de‑vie à l’île aux Tourtes, que la propriété de la mission lui soit accordée, etc. Aucun document concret ne vient appuyer ses droits. Le Conseil tranche le 25 février 1721 en faveur de Vaudreuil.

La fin d’une expérience

Alors même que le rôle spirituel de l’île aux Tourtes risque de disparaître, le commerce prend de l’ampleur. Nous sommes dans une période de transition et ceux qui perdent au change attaquent ceux qui profitent de la nouvelle situation, notamment le gouverneur général.

Les accusations et les contre‑accusations concernant le commerce des fourrures à l’île aux Tourtes et au Témiscamingue dominent une partie de la correspondance de Vaudreuil jusqu’à sa mort en 1725. Cet événement enlève le dernier élément qui maintenait une occupation dans l’île. La fusion de cette mission au nouvel établissement d’Oka ne saurait tarder.

En 1727, Beauharnois annonce que la quarantaine de Népissingues qui était toujours dans l’île aux Tourtes ont été déplacés vers Oka. C’est l’abandon définitif du site. Après vingt‑trois années mouvementées, cet épisode de l’histoire de l’île aux Tourtes est terminé.

Conclusion

L’occupation intensive de l’île aux Tourtes de 1704 à 1726 est le fruit d’une convergence de plusieurs dynamiques en un moment précis de l’histoire. Elle met en scène un gouverneur désireux de profiter d’une occasion d’affaires, un missionnaire dévoué à son œuvre et des Amérindiens qui ont trouvé une niche leur permettant de conserver leur autonomie. Il s’agit d’un jalon souvent négligé de l’histoire de Vaudreuil. Cet oubli résulte probablement du fait que cette brève période n’est pas intégrée au processus de peuplement de la seigneurie de Vaudreuil qui reprend son envol à partir des années 1750. Plutôt liée, pendant un quart de siècle, au bout de l’île de Montréal qu’à la côte de Vaudreuil, l’île aux Tourtes connaît des événements qui ont un impact au niveau de la région, de la colonie et dont les échos vont même se rendent jusqu'à Versailles. Sans cette mission, il est possible que la concession de la seigneurie de Vaudreuil eût été révoquée. L’origine de la seigneurie, issue du désir du gouverneur de participer à la traite des fourrures, ne peut pas être comprise sans prendre en compte les événements de l’île aux Tourtes.


Source : Robichaud et Stewart, Recherche documentaire sur l'île aux Tourtes Mission, fort et poste de traite, 1704-1727,
octobre 2000, 151 pages.

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Dernière mise à jour 30 octobre 2012